Le statut d’entrepreneur présente de nombreux avantages : flexibilité dans les conditions et/ou horaires de travail, être seul et unique décisionnaire, avoir son propre libre arbitre… Par ailleurs, la société actuelle nous encourage à suivre cette voie d’émancipation professionnelle. Outre le gouffre qu’il peut exister entre le modèle présenté, notamment au travers des réseaux sociaux ou des « portraits success story », je regrette que l’autre facette ne soit pas abordée. Celle qui nous rend coupables de ne pas avoir réussis et ne nous offre pas le mérite d’avoir tenté l’expérience. Cette absence de valorisation au profit d’une crique assez rarement constructive. Il m’a fallu presque de 2 années pour changer cette perception, mais je peux affirmer haut et fort aujourd’hui : cette expérience, qualifiée « d’échec entrepreneurial » est une des plus belles leçons que j’ai pu avoir.
De ma création d’entreprise, au Palais de Justice pour mon dépôt de bilan puis terminer par des business plans, voici mon histoire.

De l’enchantement

 

👩🏼‍💻 J’ai toujours eu à cœur d’allier ma passion et mon travail.

Alors quand j’ai décidé à 26 ans de plaquer ma vie parisienne pour ouvrir un commerce d’équipement équestre, cela était cohérent pour moi. Cavalière depuis mon plus jeune âge je rêvais d’un quotidien éloigné des transports en commun et de ces allées bitumées. Ce mode de vie urbain ne me correspondait pas et malgré le fait que je sois bien installée dans ma petite zone de confort avec quotidien rythmé, un CDI se programmant, j’aspirais à une autre qualité de vie. Quand l’occasion de déménager en bord de mer, en Bretagne, s’est présentée, j’ai sauté le pas. Bien que n’ayant jamais eu l’occasion de poser un pied en terre bretonne, je me sentais totalement « alignée » dans ce projet de nouvelle vie que j’avais attendu si longtemps 🙏🏻.

Certains jours, la peur se posait sur mon épaule pour me dire que tout cela était une folie. 

Qu’il fallait mieux opter pour la sécurité. Mais comme le dit si bien l’adage, « la peur n’évite pas le danger ». J’ai donc mis le pied à l’étrier pour de plus grandes contrées.

Mon parcours universitaire m’ayant amené à être diplômée d’une école de commerce, j’avais dans ma besace les connaissances pour me lancer dans l’aventure entrepreneuriale en étant assez bien armée. Je savais cependant que le chemin allait être long et semé d’embûches mais j’étais prête à aller jusqu’au bout. Du moins je le pensais.

A la consécration

 

📖 Après avoir écumé pas mal de rayons « création d’entreprise » de nombreuses libraires

Et ressorti mes cours, je me suis lancée assidûment dans mon business plan. Parce que la réalité du terrain était différente de la théorie, et que je débarquais en terre inconnue, je suis allée à la rencontre de professionnels locaux pour me rassurer dans le travail que j’avais fourni. C’est sans grand mal que j’ai obtenu un crédit bancaire et me suis lancée, en janvier 2017, corps et âme dans ce nouveau challenge.

L’excitation du début, l’installation du magasin, son optimisation, la découverte de la gestion d’une entreprise, l’exécution des stratégies de mon business plan, tout cela a duré une bonne année.

Pendant cette période, j’ai vécu pour mon entreprise.

J’étais sur tous les fronts. 90% de ma vie tournait autour d’elle. J’ai sacrifié pas mal de moments pour elle mais je savais que cela faisait partie du jeu. Je la voyais comme une extension de moi. Chaque journée de vacances était comptée, mes weekends à la boutique ou sur les terrains de concours pour pouvoir vendre et faire vivre mon commerce. Les salaires n’étaient bien évidemment pas réguliers mais il aurait été utopique pouvoir en vivre dès les premiers temps. Je savais qu’il fallait au moins 3 ans avant de pouvoir espérer des revenus réguliers. Alors je trouvais ça normal de vivre d’autres ressources. Après une première année plutôt correcte à prendre mes marques, s’en sont suivi 6 mois de descente aux enfers .

Au désenchantement

 📉 Le contexte économique se dégradant courant 2018

La concurrence étant toujours plus rude, les chiffres ont cessé leur croissance. Je m’éloignais au fur et à mesure de mes objectifs initiaux de seconde année. Mes tableaux de bord, tout comme mon compte bancaire, devenaient de plus en plus angoissants à regarder. Je ne déclarais qu’un mois de salaire par trimestre afin de payer le minimum de cotisations, tentais des actions marketing, cherchais un mentor auprès d’organismes de créateurs d’entreprises.

Bref, j’essayais de m’en sortir.

Mes heures de sommeil semblaient être synchronisées aux résultats de ma société. Tous deux diminuaient de manière significative. 90% de ma vie n’était dorénavant que des problèmes et angoisses liées à ma société. Mon corps me suppliait de cesser ce combat mais ma tête cherchait constamment de nouvelles solutions 🤯. Mon seul réconfort aurait été de monter à cheval. Malheureusement, à la suite d’un accident, mon équidé s’est vu assez gravement blessé pendant plusieurs mois. J’avais (temporairement) perdu ma passion et j’étais en train de perdre mon travail. Chaque sortie en public devenait compliquée.

Comment expliquer ma situation ?

J’étais la fille n’ayant plus de loisir, à l’aube d’être sans travail et terriblement triste. Au sein d’une société dans laquelle on s’identifie en partie par son travail, j’étais anéantie. Je disais, à qui voulait bien l’entendre, que tout allait bien pour n’inquiéter personne alors que le mal me rongeait quotidiennement. Les semaines passaient sans que rien ne s’améliore.

Profitant de la venue de ma famille, je fermais boutique pour 3 jours à la fin de l’été 2018. J’étais loin d’imaginer que je ne la rouvrirai jamais 😶.

 

Rideau sans applaudissement ni rappel

 

J’étais à ce moment là face à une évidence inévitable

Je ne pouvais plus honorer mes créances. J’étais totalement prise à la gorge. Rongée par un véritable mal-être, je me décidais finalement à en parler à mes parents. Face à la situation et mon état physique, c’est de la part de ma mère que le couperet est tombé : « tu y retournes, tu récupères les papiers de banque et c’est rideau ! » m’a-t-elle dit. Cette fermeture pour congé devenait donc une fermeture définitive. Voilà comment se terminait brutalement cette aventure d’un an et demi.

A partir de ce moment-là, mon corps était bien présent, mais mon esprit totalement ailleurs. Saviez-vous qu’environ 55% de notre corps est composé d’eau à l’âge adulte ? Moi je l’ignorais et je savais encore moins qu’il m’était possible de transformer en larmes toute cette eau 😢. L’expression « pleurer toutes les larmes de son corps » prenait tout son sens. Mes nerfs m’ont lâché à un point tel que je ne me souviens que de vagues bribes de ce week-end. Aucune de mes soirées étudiantes n’aurait pu me plonger dans un black-out comme celui-ci. 

J’étais malheureuse et déçue de voir mon rêve prendre cette tournure puis se transformer en cauchemar 👿.  

De voir tant d’efforts anéantis par cette fin que je considérais tragique : le dépôt de bilan. Au vu de mes comptes bancaires, et des prochaines échéances à payer, il ne m’était clairement plus possible de continuer. M’étant lancée seule dans cette grande aventure, je souhaitais la terminer « proprement » en assumant seule les responsabilités de mes actes. Il me restait tout juste de quoi régler les quelques factures non soldées avant que les prochains prélèvements automatiques ne tombent et me mettent définitivement à découvert de manière significative. Ainsi, j’aurai été seule face à ce dépôt de bilan. 

Mais c’est là que j’ai découvert que dans ma chute,

il me fallait entrainer d’autres personnes avec moi. Je me voyais comme un membre d’un cartel de drogue devant faire tomber d’autres protagonistes pour espérer m’en sortir. Ce fut pour moi, un nouveau coup de poignard en plein cœur 🔪.

La fermeture se prolongeant au-delà de la date initialement annoncée pour simple congé, j’ai dû mentir à mon entourage. Bien sûr que tout allait bien… je profitais seulement de quelques jours que j’avais bien mérités avec ma famille après de longs mois à travailler. Il m’était devenu impossible de regarder les personnes dans les yeux tant la honte et la culpabilité me rongeaient. Mes nuits étaient orchestrées de pleurs, mes journées de pilules pour garder la tête hors de l’eau et pouvoir réaliser les démarches administratives et juridiques. 

« Convocation au défilé automne 2018 au Palais de Justice de Saint-Malo »

 

👨🏻‍⚖️ J’étais dans l’attente de mes bourreaux pour exécuter ma sentence.

C’est cependant moi qui ai dû me rendre à eux. J’assistais au défilé de robes d’avocats, juges, magistrats et officiers de la justice française automne 2018 au Palais de Justice de Saint-Malo. Invitation obligatoire, invités triés sur le volet. Je n’en demandais pas tant.

Audience, sentence, avocat, Palais de Justice… je me demandais si mon cartel de drogue allait être démantelé.

Assise sur ce banc à attendre mon tour, la peur accompagnait dorénavant ma honte et ma culpabilité. J’étais comme une enfant convoquée en conseil de discipline parce qu’elle aurait triché à un examen.Dans cette histoire, mon seul tort avait été de vouloir vivre de ma passion en créant mon entreprise.

« Vous n’auriez pas dû travailler sans vous verser de salaire. »
« Vous m’auriez demandé mon avis, je vous aurais dit de ne pas l’ouvrir votre magasin. »
« Ça doit être frustrant de ne pas atteindre ton objectif. »

Voici les phrases auxquelles j’ai été confrontée 💭.

En seulement quelques semaines, j’ai pu bénéficier de bon nombre de leçons totalement gratuites de la part d’illustres inconnus ou de connaissances éloignées n’ayant aucune expérience en gestion d’entreprise. Je n’en demandais pas tant.

Quand tu penses être au fond du trou, tu te rends compte qu’il est toujours possible d’ajouter quelques coups de pelles pour t’enfoncer encore plus. Cela permet au moins de faire un tri dans l’entourage. Les obstacles de la vie permettent d’éloigner certaines personnes, absentes dans l’adversité pour finalement ne garder que l’essentiel. Heureusement pour moi, j’étais très bien entourée. Loin des yeux mais sûrement jamais loin du cœur. C’est grâce à ce soutien indéniable que j’ai pu rebondir quelques mois plus tard.

S’en est donc suivie, courant 2019, une période d’emplois alimentaires ne me demandant que peu de prise de responsabilités. J’étais arrivée à un stade où je fuyais la prise de décision et ne voulais en aucun cas ramener des problèmes chez moi. J’étais une simple exécutante dont le travail commençait et s’arrêtait aux portes de l’établissement.

 

Du bilan au business plan

 

2 ans, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour prendre le recul nécessaire et changer ma perception de ce que j’avais vécu 🤓.

2 ans pour changer ma vision de cette aventure et cessé de la revivre comme on voulait bien me la décrire. Comme un échec. A situation égale, chacun aura sa propre manière de la vivre et de la percevoir. J’ai trop longtemps accepté la perception de défaitistes. N’ayant pas de pouvoir sur les événements en eux-mêmes, il m’a fallu fournir un important travail sur moi-même pour accepter ce qui c’était passé et le tourner à mon avantage. Mais aussi me rappeler de la valeur que j’avais quelle que soit l’aboutissement de mon aventure entrepreneuriale, ou la médisance de certains protagonistes. Mais je ne leur en tiens finalement plus rigueur, tout est plus facile du banc de touche.

J’ai beaucoup appris en dirigeant ma propre structure.

Sur la gestion « en pratique » d’une entreprise en elle-même et de tout ce que cela englobe. J’ai aussi eu l’occasion de mieux me « découvrir moi-même ». Sur mes capacités à passer à l’action mais surtout sur ma manière d’avancer dans l’adversité 🚀. Suis-je prête à retenter l’expérience entrepreneuriale ? Définitivement. J’ai pris le temps d’analyser tout ce qui c’était passé, tous ces sentiments et émotions que j’avais ressentis pour mieux les appréhender. Croyez-moi quand je vous dis que je suis maintenant très bien équipée pour faire face à de nombreuses situations.
Je ne vis dorénavant plus cette aventure entrepreneuriale comme un échec mais bien comme une belle leçon, un apprentissage de la vie. La honte du dépôt de bilan a été remplacée par la fierté de tous ces paliers franchis.

J’ai profité de cette expérience pour mieux rebondir

Et proposer aujourd’hui un service en corrélation avec la partie qui me plaisait le plus dans la création de mon commerce : celle de la création du business plan. J’accompagne les porteurs de projets et dirigeants d’entreprise dans la réflexion de stratégies pour développer efficacement leur entreprise. Je suis passée par ces étapes et je regrette d’avoir dû le faire seule. Cet accompagnement entrepreneurial aussi pour mission de lutter contre la solitude de l’entrepreneur et le sentiment de honte ou de gêne qui peut exister à demander de l’aide. Créer son entreprise est une décision qui peut faire peur compte tenu de toutes les responsabilités que cela engendre. Mais le jeu en vaut la chandelle.

2 ans, et il m’arrive parfois d’avoir une petite larme à l’œil quand j’y repense.

Je ne sais pas si c’est un brin de tristesse qui traîne auquel il faudrait semblerait-il encore un peu de temps ou si c’est simplement l’émotion du chemin parcouru depuis. Quoi qu’il advienne, tout cela a changé ma vie pour quelque chose de meilleur.

A toi qui es peut-être à la tête de ton entreprise, porteur d’un projet dont tu rêves secrètement, n’interprète pas ce texte comme une fable pessimiste de la vie d’entrepreneur, bien au contraire. Je t’encourage prendre des décisions et faire des choses qui te font peur chaque jour. Toutes ces actions te sembleront faciles un jour.

Mais je voulais simplement mettre en lumière une situation dont on parle trop peu à mon goût. Ce texte est finalement ce que j’aurais souhaité lire à mon dépôt de bilan. Simplement pour me rappeler que tout ce que j’avais fait avait été grandiose, et qu’il ne s’agissait qu’une étape de plus dans mon cheminement de la vie.

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